La poésie sauvera-t-elle le monde ?


 

"La poésie relève d'abord d'un principe premier et fondateur d'incertitude.

Elle est donc d'abord un scepticisme, je veux dire une quête de l'ouvert qui récuse l’immobilisation tant dans le pessimisme arrêté que dans l'optimisme béat.

 

Elle nait du pressentiment que toute vue des choses, toute nomination, tout concept,

toute définition, pour indispensables qu'ils soient, tendent à clore le réel

et à en limiter la compréhension.

 

Là où l'histoire humaine, par nécessité, organise, classe, catégorise, fixe et ordonne,

elle récuse la segmentation et l'immobilisation du sens. Tout poème est un démenti à la donnée immédiate et objective puisqu'il se donne pour fonction de rendre sensible,

donc perceptible, ce que l'évidence obnubile."

 

Jean-Pierre SIMEON, la poésie sauvera le monde, le passeur éditeur, p.26/27

 

Photos surréalistes de Thomas Barbéy
Photos surréalistes de Thomas Barbéy

Une minute de poésie en images...

 

Juste pour le plaisir, ce montage de Thomas BARBEY

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Présentation Microsoft Power Point 4.0 MB

Nous avons découvert le POETIMATON,

un dispositif inventé et proposé par Emmanuel, et vécu en sa compagnie,

un moment plein de surprise, entre poésie et magie.

 

Des poèmes en partage...


ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre.
Tout est là :
c'est l'unique question.
Pour ne pas sentir
l'horrible fardeau du Temps
qui brise vos épaules
et vous penche vers la terre,
il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ?
De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise.
Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois,
sur les marches d'un palais,
sur l'herbe verte d'un fossé,
dans la solitude morne de votre chambre,
vous vous réveillez,
l'ivresse déjà diminuée ou disparue,
demandez au vent,
à la vague,
à l'étoile,
à l'oiseau,
à l'horloge,
à tout ce qui fuit,
à tout ce qui gémit,
à tout ce qui roule,
à tout ce qui chante,
à tout ce qui parle,
demandez quelle heure il est ;
et le vent,
la vague,
l'étoile,
l'oiseau,
l'horloge,
vous répondront :
"Il est l'heure de s'enivrer !
Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps,
enivrez-vous ;
enivrez-vous sans cesse !
De vin, de poésie, d'amour ou de vertu, à votre guise."

Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXIII


Irruption, Josse Annino
Irruption, Josse Annino


Prière d'un petit enfant nègre de Guy Tirolien

 

Seigneur, je suis très fatigué.

Je suis né fatigué.

Et j'ai beaucoup marché depuis le chant du coq

Et le morne est bien haut qui mène à leur école.

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,

Faites, je vous en prie, que je n'y aille plus.

 

Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches

Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois

Où glissent les esprits que l'aube vient chasser.

Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers

Que cuisent les flammes de midi,

Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,

Je veux me réveiller

Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs

Et que l'Usine

Sur l'océan des cannes

Comme un bateau ancré

Vomit dans la campagne son équipage nègre...

 

 

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,

Faites, je vous en prie, que je n'y aille plus.

Ils racontent qu'il faut qu'un petit nègre y aille

Pour qu'il devienne pareil

Aux messieurs de la ville

Aux messieurs comme il faut.

Mais moi, je ne veux pas

Devenir, comme ils disent,

Un monsieur de la ville,

Un monsieur comme il faut.

 

Je préfère flâner le long des sucreries

Où sont les sacs repus

Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune.

Je préfère, vers l'heure où la lune amoureuse

Parle bas à l'oreille des cocotiers penchés,

Écouter ce que dit dans la nuit

La voix cassée d'un vieux qui raconte en fumant

Les histoires de Zamba et de compère Lapin,

Et bien d'autres choses encore

Qui ne sont pas dans les livres.

Les nègres, vous le savez, n'ont que trop travaillé.

Pourquoi faut-il de plus apprendre dans des livres

Qui nous parlent de choses qui ne sont point d'ici ?

 

Et puis elle est vraiment trop triste leur école,

Triste comme

Ces messieurs de la ville,

Ces messieurs comme il faut

Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune

Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds

Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.

 

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école !

 

 

Poème de Guy Tirolien

Léopold Sédar Senghor

(éd.), Anthologie de la nouvelle poésie nègre de langue française,

Paris, Presses Universitaires de France, 1977, pp. 94-96



 

J'entre dans un mot

comme au creux d'une grotte creusée par d'autres,

où je peux vivre, moi aussi.

C'est cela une langue maternelle.

C'est une maison qui accueille.

Vous pouvez nicher tranquille.

Et c'est immense.

Ça n'a pas de frontière.

Il suffit d'apprendre.

Comprenez.

Apprendre peut être une merveille.

La langue ne vous demandera jamais votre carte d'identité.

Elle est là, disponible, dans la bouche de ceux qui vous parlent.

Et chacun de nous peut.

 

Jeanne Benameur

 

Comme on respire,  Éditions Thierry Magnier